Mon père a toujours été un buveur, mais ça me semblait supportable quand j'étais enfant. Pendant toute ma scolarité, j'étais même pas conscient de son alcoolisme. Je pensais que tous les parents buvaient autant que lui. Je pensais que c'était normal d'aller chercher une bière à son père toutes les vingt minutes pendant qu'il préparait le souper, ou de ne pas pouvoir aller dormir chez une amie parce qu'il avait trop bu pour conduire. Je pensais que c'était le lot de toutes les filles, que ça faisait partie de la vie. Je n'aurais jamais pensé qu'un alcoolique pourrait avoir une famille ou un travail. J'ai toujours pensé que les alcooliques étaient des marginaux, des gens qui avaient vraiment touché le fond. Je n'aurais jamais pensé qu'un alcoolique pourrait être mon héros. Je n'ai réalisé sa maladie qu'il y a un an, quand il est passé de quelques bières par soir à une bouteille de whisky entière tous les soirs.

J'ai cinq frères et sœurs, mais c'est le changement de comportement de mon père face à l'alcool qui m'a le plus affectée. Mes aînés avaient quitté la maison ou commençaient leurs études supérieures, et mes plus jeunes étaient trop jeunes pour s'en apercevoir. Ma mère, une toxicomane, nous a quittés quand j'étais petite. J'ai fini par croire que j'étais responsable de l'alcoolisme de mon père et que je pouvais le contrôler. Graduellement, à mesure que sa consommation empirait, le contrôler est devenu ma priorité. C'était à moi de prendre ses clés le soir et de m'assurer que mes frères et sœurs arrivent bien à l'école le matin, même si ça voulait dire être en retard. C'était à moi de parler à mon père s'il devenait irrationnel après avoir trop bu. C'est devenu mon quotidien, et la situation est vite devenue ingérable. Je n'avais plus le temps de voir mes amis ni de faire mes devoirs, car j'avais des problèmes plus importants et plus urgents à gérer le soir à la maison.

Au secondaire, je regardais mes amis se plaindre des drames typiques de cette époque et je me disais qu'ils avaient de la chance de ne pas vivre la même dure réalité que moi. Une de mes meilleures amies semblait vivre le rêve américain. Ses parents étaient heureux en ménage, elle avait d'excellentes notes et son plus grand souci était de choisir ses céréales le matin. J'étais jalouse, mais surtout, je me sentais isolée parce que j'avais l'impression que personne ne comprenait ce que je vivais. J'avais l'impression de me noyer et, malgré tous mes efforts, de ne jamais pouvoir remonter à la surface.

Alors que ma deuxième année du secondaire tirait à sa fin, je me sentais de plus en plus déprimée, perdue et seule. Cet état n'a fait qu'empirer durant l'été. Vers la fin de l'été, ma grand-mère a remarqué les ravages que l'alcoolisme de mon père causait sur ma vie et m'a suggéré d'aller à Alateen. Lors de ma première rencontre, on a parlé du changement et de l'impact que l'évolution de l'alcoolique a eu sur nos vies. Je me suis reconnue dans leurs témoignages. Après la rencontre, je me suis sentie plus entière que depuis des mois. J'avais l'impression que quelqu'un me comprenait et que j'avais ma place. Plus j'allais aux réunions, moins je me sentais seule et perdue, et moins j'avais l'impression de sombrer. L'alcoolisme de mon père a empiré et je n'ai commencé Alateen qu'il y a quelques mois. Depuis, bien des choses ont changé, et en mieux cette fois-ci. Mon père a commencé à aller aux Alcooliques anonymes et j'ai plus de temps pour faire mes devoirs et passer du temps avec mes amis après les cours. J'ai même eu la chance d'assister à la conférence Alateen de la côte Est, l'une des conférences Alateen, où j'ai pu rencontrer des membres d'Alateen de toute la Virginie. Sans Alateen, je n'aurais jamais réalisé combien de personnes vivent dans la même situation que moi.

Aujourd'hui encore, mon père replonge et boit un verre, mais c'est beaucoup moins pire qu'avant. On apprend tous les deux à accepter qu'il est alcoolique et qu'il le sera toujours, qu'il soit sobre ou non. Mais aujourd'hui, j'ai de l'aide. Je n'ai plus à jongler entre la consommation d'alcool de mon père, mes jeunes frères et sœurs, l'école et le travail. Grâce aux outils du programme, je peux enfin reprendre pied et respirer cet air frais dont j'avais tant besoin, au lieu de me noyer dans la dépendance de mon père.

Par Alex R., Virginie

Le Forum , juillet 2019